La Haute-Marne, berceau d’une industrie millénaire

Peu de territoires peuvent se targuer d’avoir vu naître tant d’ateliers, d’usines, de forges et de savoir-faire. Le paysage haut-marnais, profondément marqué par l’eau, la forêt et la pierre, a vu s’épanouir dès le Moyen Âge une vie industrielle bouillonnante, principalement tournée vers la métallurgie, la fonte d’art et la faïencerie. Visiter la Haute-Marne à travers ses circuits thématiques, c’est arpenter les sentiers d’une aventure humaine et technique, jalonnée de villages ouvriers et de chefs-d’œuvre insoupçonnés. Voici un guide pour explorer, à pied, à vélo ou en voiture, ces itinéraires où l’histoire industrielle se lit à chaque coin de rue ou de forêt.

Les incontournables : circuits labellisés et parcours balisés

Le Circuit des Forges et des Fondeurs : sur les traces du fer et du feu

C’est entre Wassy, Saint-Dizier et Joinville que la Haute-Marne a bâti sa réputation d’« arsenal de la France », produisant canons, plaques et pièces mécaniques pour tout le pays, dès le XVIIIe siècle (source : Archives départementales de Haute-Marne). Le Circuit des Forges propose plusieurs étapes :

  • Blumenroeder à Gudmont-Villiers : Installation sidérurgique toujours en activité, l’une des dernières fonderies artisanales d’art en Europe. On y découvre les secrets des pièces monumentales exportées dans le monde entier (comme les bouches du métro parisien d’Hector Guimard).
  • Écomusée de la Forge à Dommartin-le-Franc : L’ancienne forge, classée Monument Historique, offre une scénographie immersive, avec machines d’époque, démonstrations de moulage, et témoignages d’ouvriers. Une étape précieuse pour comprendre la fabrication des fontes d’art et leur importance, notamment pour l’urbanisme de Paris ou Londres au XIXe siècle (source : Parc national de forêts).
  • Château de Montier-en-Der : Son parc abrite d’anciens moules et exemplaires de fontes d’art, témoignant de la créativité locale.

Cet itinéraire se parcourt idéalement sur deux jours. Des visites guidées sont régulièrement proposées, notamment lors des Journées du Patrimoine Industriel (mai) ou des Rendez-vous aux Jardins (juin).

Le Triangle d’Argonne : la mémoire du fer et du bois

Moins connu, ce circuit relie Bayard-sur-Marne, Eclaron et Doulaincourt. Il dévoile une industrie ferroviaire tournée vers la matière première locale : le bois de chêne. Sur le chemin des Halles à Eclaron, un panneau explique le rôle du bois dans le fonctionnement des hauts-fourneaux traditionnels. Un détour par l’ancien site des ferrières de Bayard (visite libre) permet d’apercevoir les vestiges d’une ère révolue, avec ses ruines de fours et ses étangs retenus par d’antiques barrages.

A l’occasion, des bénévoles animent des visites commentées, émaillées d’anecdotes telles que la fourniture d’obus et de rails pendant la Grande Guerre : à l’apogée de la production, l’Argonne haut-marnaise employait près de 2 000 ouvriers (source : L’Est Républicain, 2019).

Circuits plus confidentiels : la faïence, les cloches et la petite industrie

Sur la route des Faïenceries de Brousseval et de Froncles

Entre le XVIIIe et le XXe siècle, la vallée de la Blaise résonne du tintement de la faïence. Le sentier thématique de la Faïence permet de relier, en quelques kilomètres, les villages de Brousseval à Froncles.

  • Rue des Faïenceries à Brousseval: Un panneau explicatif rappelle qu’en 1860, la manufacture locale réalise plus de 2 000 pièces par mois, vendues à Paris, mais aussi en Belgique et en Suisse. Sur un mur, une fresque contemporaine rend hommage aux ouvrières qui décoraient, à la main, des milliers de services de table.
  • Fontaine du Lavoir à Froncles: L’eau y était captée pour alimenter les meules et la cuisson, et des photos anciennes retracent la vie animée autour de ce bassin.

Des associations proposent parfois des ateliers d’initiation à la peinture sur faïence, sur réservation.

Guidés par le son : le circuit des cloches de Villedieu

Si la Haute-Marne héberge certaines des plus prestigieuses fonderies de cloches de France, c’est à Villedieu-en-Perthois qu’on découvre, le long d’un parcours piéton, l’histoire séculaire des maîtres fondeurs. Des panneaux expliquent la technique du moulage à la cire perdue, et racontent la fabrication de cloches expédiées jusqu’à la cathédrale Notre-Dame de Paris (1845).

Villages ouvriers, cités cachées : une immersion à taille humaine

Langres, du bastion à la manufacture

En franchissant les portes de Langres, on entre dans une ville forgée par la vocation militaire et industrielle. Dès le XIXe siècle, on compte plus de 80 ateliers, petits et grands, logés derrière les remparts (source : Ville de Langres). Plusieurs parcours piétons jalonnent la ville :

  • Le circuit des Cités ouvrières relie la place Diderot à la Cité Piétonne. D’anciennes bâtisses affichent encore fièrement leurs façades de brique, tandis que des plaques rappellent les métiers exercés : aiguiseurs de couteaux, tanneurs, ajusteurs…
  • La Manufacture d’armes anciennes (accès sur réservation) permet d’apercevoir une collection unique d’outils, d’étaux et de plans, qui font revivre la production d’armes blanches pour l’armée napoléonienne.

L’ambiance y est singulière, surtout à la tombée du jour, quand les ombres dessinent sur les murs l’héritage de plusieurs générations de travailleurs.

Poissons, la « ville des 1 000 cheminées »

Surnommée ainsi à cause de la prolifération d’ateliers familiaux au XIXe siècle, Poissons conserve un circuit signalé partant de la place du Marché. On y croise :

  • L’atelier du Vieux Moulin : aujourd’hui reconverti en médiathèque, il révèle, dans sa cave, une superbe roue à aubes restaurée.
  • Les demeures des directeurs d’usine et leurs jardins clos, où l’on imagine aisément les allées et venues d’apprentis en sabots ou de contremaîtres à la canne à pommeau d’argent.

La légende locale veut qu’en 1890, chaque foyer hébergeait au moins un ouvrier, parfois employé pour plus de 14 heures par jour, six jours sur sept.

Curiosités industrielles : lieux atypiques et visites insolites

Turbines et barrages : le sentier de la Petite Hydraulique à Joinville

Joinville, construite sur la Marne, abrite l’un des plus anciens barrages mobiles de France, mis en service en 1857 (source : Plaque commémorative sur site). Un sentier au bord de l’eau permet d’observer le mécanisme de levage et de s’arrêter devant les anciennes turbines, vestiges de la première électrification de la ville en 1892. Des affiches détaillent, lors d’un parcours de 2 km, la transformation du paysage par la construction du barrage.

Le train du Der : mémoire sur rails

Au sud du département, le petit train du Der (à réserver en saison) propose un voyage commenté sur 15 km de voie, sur l’ancienne ligne des usines de Fécourt à Perthes. Les reconstitutions à bord, faites par des comédiens en habit d’époque, donnent vie à ces ouvrières qui, au début du XXe siècle, hissaient les sacs de fonte à la force des bras (source : Le Train du Der).

Informations pratiques et conseils pour bien préparer sa visite

  • Pour préparer son circuit :
    • Consulter le site du Tourisme Haute-Marne pour les horaires, visites guidées et cartes à télécharger
    • S’équiper de chaussures adaptées (certains tronçons sont en sous-bois ou sur chemins caillouteux)
    • Prévoir une lampe de poche pour explorer certains ateliers ou caves semi-enterrées.
  • Quand visiter ?
    • De mai à septembre, beaucoup de lieux ouvrent pour les groupes ou lors d’événements (Journées du Patrimoine, Printemps de l’Industrie, Fête des Forges...).
    • L’hiver, privilégier les circuits en ville, certains sites extérieurs étant fermés.
  • Quelques contacts utiles :
    • Office du tourisme Saint-Dizier Der & Blaise : 03 25 07 62 66
    • Maison du Patrimoine de Joinville : 03 25 94 64 23
    • Médiathèque de Poissons pour documentation locale et animations : 03 25 53 09 29

L’industrie haut-marnaise au présent : mémoire vivante, racines profondes

Suivre ces circuits, c’est surtout comprendre ce qui fait battre le cœur du département aujourd’hui : ici, la mémoire industrielle n’est pas figée. Elle soutient la vitalité de petits ateliers restés ouverts, la fierté de communes parfois méconnues, et l’envie de transmettre aux visiteurs cette alchimie rare entre nature, histoire et technique. Les parcours proposent en creux bien plus qu’une simple promenade : ils invitent à écouter la rumeur des anciennes forges, à sentir l’odeur du métal chaud, à explorer ce relief où chaque pierre raconte le courage d’hommes et de femmes anonymes. C’est une expérience à la fois patrimoniale et sensorielle, à la croisée du passé et du présent.

Et demain, d’autres circuits pourraient voir le jour, à la faveur des initiatives locales — peut-être jusqu’aux friches et aux ateliers renaissants sur le territoire. La Haute-Marne s’invente, aussi, en racontant sans relâche ce qu’elle a su produire, modeler, transformer… pour les siècles à venir.

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