Un territoire aux rencontres de plusieurs mondes géologiques

La Haute-Marne forme une charnière : entre le Bassin parisien, le flanc du plateau de Langres et les premières steppes de Lorraine, elle accueille des formations issues de plusieurs périodes. Ici, le calcaire affleure presque partout. Il trahit une histoire marine où, il y a 150 millions d’années, la mer recouvrait la région. Plus au nord, des couches plus récentes – marnes, argiles, grès – racontent le retrait progressif de cette vaste mer.

  • Le jurassique omniprésent : Les couches les plus anciennes visibles dans la région remontent au Jurassique supérieur, offrant à voir ammonites, bélemnites et parfois même restes de reptiles marins.
  • Le crétacé discret : Dans quelques endroits précis, des dépôts du Crétacé témoignent de lagunes saumâtres riches en vie.

La géographie du sous-sol conditionne tout : de la tradition des carrières à la richesse des sols agricoles. Mais elle offre aussi un terrain d’aventure pour les passionnés, entre sentiers, falaises, grottes et affleurements parfois cachés au cœur d’un bosquet.

Les carrières de Marnaval et du plateau de Saint-Dizier : un livre ouvert sur le Jurassique

Le secteur de Saint-Dizier a vu s’extraire pendant des générations la fameuse "pierre de Marnaval" – un calcaire oolithique très employé localement. Mais pour les géologues, ces carrières sont surtout un terrain d’enquête passionnant.

  • Ammonites de toutes tailles, parfois même polies par des mains patientes, émergent des parois.
  • Par endroits, l’on peut retrouver de petites sections de bois fossilisé, traces d’une végétation insoupçonnée.

La carrière de Marnaval n’est plus exploitée, mais des pans entiers sont visibles et parfois abordables lors de balades encadrées, souvent organisées par les associations locales (*Association Géologique des Amateurs de la Région de Joinville*, balades guidées au printemps). La densité des fossiles étonne même les visiteurs blasés : ce secteur est mentionné dans les travaux de Géoportail et les catalogues du Muséum national d’Histoire naturelle.

Les gorges de la Vingeanne : falaises, grottes et sources pétrifiantes

À l’extrémité sud-est du département, la Vingeanne creuse de petites gorges minuscules mais spectaculaires. Ici, les strates calcaire dessinent des falaises claires dont certaines abritent de petites grottes. L’eau, riche en carbonates, cristallise sur les mousses et branches, créant parfois des concrétions remarquables.

  • Les grottes de Saint-Loup-sur-Aujon : Moins connues que celles de Rolampont, elles offrent des micro-mondes pétrifiés.
  • Les sources pétrifiantes : À l’instar de la fontaine pétrifiante de Giey-sur-Aujon, certaines sources transforment bois, feuilles ou coquillages en œuvres fossiles en quelques décennies.

Le site est classé ZNIEFF (Zone Naturelle d’Intérêt Écologique, Faunistique et Floristique), et les scientifiques s’intéressent encore aujourd’hui aux phénomènes de dépôt calcaire très rapides (DREAL Grand Est, synthèse 2022).

La cluse de Balesmes-sur-Marne : un canyon à la marnaise

Voilà un site que connaissent les amateurs de randonnées : la cluse de Balesmes, près de la célèbre source de la Marne. La rivière, aidée du plissement du plateau, a ici ouvert une trouée dans les falaises calcaires. Sur moins de deux kilomètres, on passe d’un paysage de plateau à un petit canyon sinueux, où l’érosion a mis au jour des couches de pierre à peine effleurées ailleurs.

  • Des affleurements ponctués de fossiles marins – bivalves, échinodermes notamment.
  • Des concrétions et des figures d’érosion formant des balcons naturels appréciés par les vautours fauves lors de migrations (rare, mais observé !).

La cluse est répertoriée dans le patrimoine géologique régional et sur les itinéraires de plusieurs clubs de spéléologie.

Le synclinal de la Saulx : entre marne, argile et fossiles discrets

À l’extrémité nord du département, la vallée de la Saulx coupe d’épaisses couches de marnes et d’argiles, alternant avec de minces bancs calcaires. Ces contrastes expliquent la dissymétrie de la vallée et la variété des sols.

  • Les collines de Montiers-sur-Saulx : Elles sont souvent maculées de petits fossiles, notamment des gryphées (huîtres fossiles) datées du Jurassique.
  • La sablière de Saudron : Connue pour ses restes végétaux et ses ambres du Crétacé supérieur — un trésor en cours d’étude (INRAP, fouilles 2017-2021).

Moins spectaculaires au premier abord, ces zones donnent, au fil des fouilles, des restes végétaux fossiles rares, étudiés par l’Université de Lorraine et le CNRS.

Les dolines et pertes de rivières du plateau de Langres

Au sud-ouest, sur le plateau de Langres, le sol semble parfois se dérober : dolines profondes, gouffres cachés, et petites pertes de rivières trahissent la nature karstique du sous-sol calcaire. Ce sont là les témoins d’un intense travail de l’eau, modifiant en permanence la topographie. On y trouve :

  • Dolines de Longeau-Percey, certaines de plus de 20 mètres de diamètre, visitées par les spéléologues locaux.
  • Pertes de la Marne, qui disparaît puis rejaillit en cascade dans la vallée.
  • Petites résurgences, souvent à sec, mais qui révèlent parfois après de fortes pluies une activité souterraine spectaculaire.

La DREAL Grand Est recense ces sites comme "patrimoine karstique majeur" du nord-est français (source : Inventaire du patrimoine géologique).

Des lieux insolites : traces d’animaux préhistoriques et minéraux rares

Certains sites de Haute-Marne, moins connus du grand public, révèlent aussi des découvertes insolites.

  • Empreintes de dinosaures : En 2012, des chercheurs de l’Université de Bourgogne ont identifié à côté de Vaux-sous-Aubigny des fragments de pistes attribués à des petits dinosaures du Jurassique (publication Geological Magazine 2014).
  • Minéralogie remarquable : Plusieurs carrières à Chassigny ont livré de la chassignite (un rare olivine), découverte en 1815. Ce minéral a donné son nom à la célèbre météorite tombée dans le village en 1815, et toujours étudiée par les planétologues (source : National Museum of Natural History, Londres).
  • Gisement de gypse et grottes de Rolampont : La dissolution du gypse a sculpté ce réseau de grottes parfois accessibles, qui intriguent les spéléologues.

Anecdote : en 1907, une partie d’un crâne de mammouth a été exhumée lors de travaux près de Joinville – il est aujourd’hui conservé dans les réserves du musée municipal.

Observer, respecter, comprendre : conseils pratiques et curiosités

La Haute-Marne n’est pas un musée à ciel ouvert, mais chaque site énuméré est fragile – et souvent protégé. Quelques principes à respecter pour visiter ces lieux :

  1. Preférer les balades encadrées par des associations ou des guides locaux pour éviter tout risque et pour profiter d’explications précises (lien utile : Association Géologique des Amateurs de la Région de Joinville).
  2. Ne pas prélever de fossiles à titre personnel sur les sites classés ou patrimoniaux. Les collections privées sont soumises à réglementation, voire interdites dans certains cas.
  3. Laisser les formations géologiques en place : un fossile extrait de son contexte géologique perd une grande part de sa valeur scientifique.
  4. Pensez aussi à vos chaussures : nombre de sites sont glissants, escarpés ou traversés par de petits cours d’eau cachés.

Enfin, nombre de ces lieux sont peu signalés. On entre parfois dans des secteurs agricoles ou forestiers privés : un coup de fil à la mairie ou à l’office du tourisme local évite bien des surprises… et parfois des rencontres inattendues avec des passionnés qui sauront transmettre leur enthousiasme.

Un patrimoine à porter encore plus haut

La Haute-Marne fascine par sa simplicité affichée et la richesse discrète de son sous-sol. Entre grottes oubliées et falaises blanches, entre fossiles marins et météorite de Chassigny, ce département illustre le dialogue continu entre nature et histoire humaine. Des paysages se dessinent, naissent, disparaissent sous l’œuvre longue du temps et de l’eau. Explorer ces sites, c’est comprendre ce territoire autrement, saisir le lien entre la terre et ses habitants – et parfois se surprendre à voir, dans la pierre, le reflet fidèle de notre propre histoire.

Sources :

  • Inventaire National du Patrimoine Naturel
  • DREAL Grand Est, synthèses ZNIEFF et patrimoine géologique 2022
  • INRAP, actualités et fouilles archéologiques Luisent (2017-2021)
  • Geological Magazine, Cambridge University Press, 2014, étude sur les pistes de dinosaures à Vaux-sous-Aubigny
  • National Museum of Natural History, fiche sur la météorite de Chassigny
  • Association Géologique des Amateurs de la Région de Joinville (AGARJ52)
  • Musée municipal de Joinville

En savoir plus à ce sujet :

Archives