Un paysage façonné par la forêt

Il suffit de s’éloigner d’une route ou d’un village haut-marnais pour que soudain, la lumière change : un rideau de feuillages, une voûte immense, l’odeur humide du bois et des feuilles. Les forêts qui recouvrent plus de 40% du département, soit près de 176 000 hectares (source : IGN – Inventaire Forestier National), s’offrent à qui veut les découvrir. Les massif de chênes et de hêtres forment ici des paysages incomparables, où serpente un grand réseau de sentiers balisés ou confidentiels, façonné par l’histoire, l’économie rurale et le plaisir de la marche.

Marcher sous ces arbres revient à entrer dans une Haute-Marne moins vue : celle des brumes matinales sur tapis de feuilles, des troncs moussus qui racontent les siècles, des rencontres furtives avec un chevreuil ou une hermine. Mais derrière la carte postale, quels sentiers permettent réellement d’explorer ces forêts ? Où aller pour s’immerger dans la canopée de chênes et de hêtres ? Voici un tour d’horizon, entre itinéraires majeurs, curiosités et pépites moins connues.

Chêne et hêtre, trésors de la sylve haut-marnaise

Le chêne et le hêtre forment l’essence même du couvert forestier local. Selon l’Office National des Forêts, la Haute-Marne recense actuellement plus de 62 000 hectares de hêtraies et presque autant de chênaies pures ou mélangées (source : ONF Data, 2021). Le hêtre, aux troncs lisses, domine souvent les crêtes — il compose une lumière presque nordique, froide et filtrée. Le chêne, majestueux et large d’envergure, préfère les basses terres, où il partage parfois l’ombre avec le charme ou le bouleau.

Cette diversité rend l’expérience du promeneur unique. Chaque massif, chaque sentier creusé dans le tapis de feuilles, révèle une ambiance singulière : ici l’ondulation argentée des jeunes hêtres, là les piliers sombres et puissants des chênes centenaires. Les circuits forestiers s’inscrivent dans cette variété.

Les principaux massifs forestiers et leurs sentiers emblématiques

  • Forêt de Der – Au sud-est du lac du même nom, la forêt domaniale du Der accueille plus de 2 800 hectares de hêtres et de chênes, sillonnés par de nombreux circuits balisés. Le sentier de la Forêt Domaniale du Der (balisage jaune, départ de Sainte-Marie-du-Lac-Nuisement) propose 16 km d’itinéraire sous des voûtes feuillues impressionnantes.
  • Forêt de l’Arc-en-Barrois – Un des grands massifs de "l’Europe des forêts", cette domaniale s’étale sur 15 000 hectares (source : ONF) et comporte de multiples circuits, dont le Sentier des Futaies Colbert. Ce parcours d’environ 8 km met en scène des chênes plusieurs fois centenaires, issus des reboisements entamés sous Colbert pour la marine royale !
  • Forêt d’Auberive – À l’extrême sud du département, cette immense étendue de feuillus (hêtres et chênes dominants) propose plus de 120 km de circuits balisés (Source : Office de Tourisme d’Auberive). Le Sentier des Moines (25 km avec variantes) relie l’abbaye aux villages alentours, traversant ruisseaux, allées de futaies et petites clairières.
  • Bois de Montiers-sur-Saulx – Moins connu, ce bois communal offre un rare mélange de hêtraie sèche et de chênaie sur sol calcaire. Le circuit des 3 bois, balisé par la commune, explore 13 km de lignes forestières et de vallons secrets.
  • Forêt domaniale de Doulaincourt – Autour du village, plus de 2 400 hectares de futaies claires où l’on croise le sentier des Chênes Royaux (option courte ou longue : 12 ou 21 km), mis en valeur grâce au projet "Forêt d’Exception®" de l’ONF.

Sentiers balisés et GR : le réseau pour tous les marcheurs

Du promeneur du dimanche au randonneur aguerri, chacun peut trouver chaussure à son pied dans la forêt haut-marnaise. Les sentiers officiels sont balisés et entretenus, principalement grâce au partenariat entre l’ONF, le Comité Départemental de Randonnée Pédestre et les collectivités. Quelques grandes catégories structurent ce réseau :

  • Les GR® : Deux grandes traversées marquent le département. Le GR®7 (voie historique reliant l’Alsace au Massif central) longe les forêts d’Auberive et du plateau de Langres. Le GR®145 (Via Francigena) croise les futaies de chêne et de hêtre entre Joinville et Langres.
  • Les sentiers PR® (Promenades et Randonnées) : circuits en boucle, généralement de 6 à 20 km, balisés en jaune. Ces sentiers, entretenus par les communes et départements, plongent en forêt épaisse, souvent sur d’anciens tracés de bûcherons ou de muletiers.
  • Les circuits découverte forestiers : parcours thématiques courts (2 à 5 km), avec panneaux d’information sur la faune, la flore, la gestion sylvicole ou l’histoire locale. Exemples : le parcours "Silence, ça pousse" à Montier-en-Der, le Sentier des Arbres Remarquables à Auberive.

La carte Randonnée Départementale, disponible en ligne et dans les offices de tourisme, référence aujourd’hui plus de 170 circuits sur le territoire. Il existe aussi des itinéraires VTT et équestres (notamment en Forêt du Val-de-Meuse).

Itinéraires moins connus : explorer l’insolite et le secret

À côté des sentiers identifiés, les forêts de la Haute-Marne abritent mille chemins anciens : charrières, allées royales, layons de chasse, sentiers qu’empruntaient autrefois charbonniers ou résiniers.

  • Dans la Forêt de Cohons (proche de Langres), l’itinéraire des fossés gaulois (8 km) fait découvrir des ouvrages antiques cachés sous les hêtres et les chênes, vestiges d’enclos datés du Premier Âge du Fer (source : DRAC Grand Est)
  • Dans la hêtraie de Fontaine-en-Dormois, à la frontière ouest, un petit sentier non balisé suit le tracé d’une ancienne voie médiévale, décelable au sol par la succession des ornières et la présence d’anciens bornages.
  • Les allées forestières de la domaniale de Montigny-le-Roi, où l’on peut croiser le "chêne des Pendus", arbre légendaire du pays baigné d’histoires sombres et de superstitions (source : légendes locales rapportées à l’écomusée de Montigny-le-Roi).
  • Dans le secteur de Riaucourt, plusieurs sentes empruntent les anciens rails forestiers utilisés jadis pour le transport du bois vers la voie ferrée — encore visibles sous les feuilles à la fin de l’automne.

Pour ces chemins, une partie du charme (et parfois de la difficulté…) tient à l’absence de balisage. Il s’agit alors de s’équiper d’une bonne carte IGN (Top25 3217OT, 3218OT ou 3220SB), et si possible de contacter les communes ou le conservatoire d’espaces naturels pour les sentiers entretenus mais non officiellement inscrits au PDIPR (Plan Départemental des Itinéraires de Promenade et de Randonnée).

Faune, flore et histoire au fil des pas

Marcher en forêt de chênes et de hêtres, c’est suivre le fil d’une histoire naturelle et humaine tissée depuis des siècles. Ces futaies abritent une biodiversité remarquable : plus de 120 espèces d’oiseaux recensées (source : Ligue de Protection des Oiseaux Grand Est), de la chouette hulotte au pic noir, ainsi que chevreuils, sangliers, martres et, depuis peu, le discret lynx boréal dans les secteurs sud (source : ONCFS, 2023).

La flore offre un spectacle changeant : à la sortie de l’hiver, le sol des hêtraies se couvre d’anémones des bois et de jacynthes sauvages ; en mai, les clairières voient surgir les orchis mâles et les hellébores, alors que les chênaies accueillent une myriade de champignons dès septembre. Les arbres eux-mêmes n’en finissent pas d’impressionner. Certains chênes atteignent 5 à 6 mètres de circonférence (exemple du "Grand Chêne" d’Arc-en-Barrois, attribué au XVe siècle), tandis que la hêtraie d’Auberive porte encore, gravées sur les troncs, les marques laissées par les bûcherons du XXe siècle.

Au détour d’un sentier, il n’est pas rare de croiser les traces d’un passé industriel ou religieux : bornes gravées du XVIIIe siècle, alignements d’arbres plantés pour marquer l’assiette d’une forêt domaniale reboisée sous Napoléon Ier, ruines de cabanes charbonnières, ou anciennes « croix de bois » — autels forestiers où se tenaient jadis des processions au printemps.

Trucs pratiques : randonner en sécurité et avec respect

  • Se renseigner sur la réglementation : une partie des massifs (Arc-en-Barrois, Auberive…) accueille des zones de chasse entre octobre et février ; il est capital de vérifier les panneaux ou d’utiliser l’application Chasse Info (site de la Fédération des chasseurs de Haute-Marne).
  • Respecter la quiétude : les jeunes peuplements de hêtre sont sensibles hors des sentiers, et la cueillette des champignons est soumise à une tolérance de 5 litres/pers/jour dans les forêts domaniales (source : ONF).
  • Bâtons et bonnes chaussures : sur les sentiers recouverts de feuilles ou lors des périodes pluvieuses, certains layons deviennent vite glissants, surtout sous hêtres où la lumière perce peu.
  • Cartes et applis : les apllis mobiles IGN Rando, ou les GPX fournis par l’Office de Tourisme de Haute-Marne, permettent de ne pas s’égarer sur les boucles moins fréquentées.

Enfin, il est toujours plaisant de marquer sa marche d’un petit moment d'arrêt : longue vue pour guetter un pic mar, carnet pour noter l’heure du premier geai aperçu, ou simple halte sur un tronc moussu pour écouter le vent.

Pour aller plus loin dans la découverte des forêts haut-marnaises

  • Visites guidées nature : l’ONF et les associations naturalistes proposent chaque année, au printemps et à l’automne, des sorties à thème (« Sur les traces du cerf », « Forêt en gestion durable », « Découverte de la hêtraie calcicole »). Programme consultable sur Le site de la FFRandonnée Haute-Marne.
  • Fiches circuits : disponibles dans les offices de tourisme du département ou téléchargeables sur le site officiel Tourisme Haute-Marne : topoguides, cartes papier et fiches détaillées des principales boucles forestières.
  • Bibliographie locale : « Forêts de Haute-Marne » (Éditions Dominique Guéniot, 2002), un ouvrage de référence pour mieux comprendre la gestion, la flore et les grandes familles d’arbres présentes ici.

Chaque saison transforme la forêt : explosion de verts neufs au printemps, mystère doré de l’automne, lumières grises sur les bois dénudés en hiver. En parcourant ces sentiers, on touche à l’authenticité du département, à la fois rustique et fragile, vivant et changeant. Peut-être, au détour d’une trouée, un grand chêne ou un hêtre royal vous donnera envie d’y revenir, encore et encore, au fil du temps.

En savoir plus à ce sujet :

Archives